Pascal Rambert, écrivain d’autrefois

Étrangement, l’auteur et metteur en scène projette ses personnages en arrière, loin en arrière, pour parler de notre temps. « Architecture » manque cruellement de structure et de rigueur malgré les interprètes évidemment magistraux.

Pascal Rambert a le sens des belles formules et il dit souvent, à propos de son travail pour la cour d’Honneur, Architecture, qu’il s’agit de « trouver la nuit pour l’éclairer avec la parole ».

Il l’éclaire d’emblée en ayant choisi de faire peindre en blanc l’immense plateau du palais des Papes et de faire surgir les personnages dans des costumes blancs qui les projettent en un temps nommé, 1911, mais largement imaginaire.

Il est très étrange que cet écrivain engagé dans son temps choisisse d’aller sur les pas des écrivains du début du XXème siècle pour nous éveiller aux menaces de l’époque. Schnitzler, Musil, Zweig, Mann, pour n’en citer que quelques uns -mais on pense à beaucoup d’autres, romanciers, dramaturges, essayistes- ont avant lui parlé de ces années là, et souvent, comme lui, en plongeant au cœur d’une famille.

Rambert ignore superbement la concision. Le « Je n’ai pas eu le temps de faire court » ne l’a jamais concerné. Il s’enchante de pleins et déliés, il distribue la parole à grandes rasades. Il a réuni un groupe d’interprètes magistraux, depuis longtemps à lui attachés, à l’exception de Jacques Weber, patriarche d’une famille passionnelle, et qui, avec son humilité profonde et sa puissance disciplinée, s’inscrit à merveille dans l’univers d’Architecture.

Les autres : Anne Brochet, entrée dans la ronde tardivement et elle aussi, petite nouvelle. Superbe, vaillante, heureuse aux saluts…Et puis les étoiles de la galaxie : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Stanislas Nordey, Denis Podalydès -on verra, en alternance, le formidable Pascal Rénéric- Marie-Sophie Ferdane, Laurent Poitrenaux, Arthur Nauzyciel. A la fin surgit une jeune fille, Bérénice Vanvincq.

Ils voyagent. Ils sont en croisière. Mais cette croisière ne s’amuse pas. La famille, c’est le conflit. L’époque, c’est la première guerre mondiale qui dévastera tout. On traverse l’Europe. On est à Sarajevo le jour de l’attentat, tandis que les liens familiaux se défont, que les affrontements entre les êtres se font de plus en plus violents, cruels. Tout le monde souffre, toutes les âmes se délitent. Il n’y a plus que quelques cris pour exprimer tant de souffrances.

Pascal Rambert a écrit pour ces comédiens. Il ne leur donne pas d’autres noms que leurs prénoms et cela introduit un bizarre flottement sur le plateau. Le flottement, c’est ce qu’il cherche. Il veut montrer que tout s’écroule, que tout bascule. Mais cette décision ajoute à l’impression d’inachèvement du texte, de la mise en scène. Ce qu’il revendique haut et fort puisqu’une des dernières scènes introduit des ordinateurs et chaque comédien se dévoile en co-auteur…

On pourrait consacrer des pages et des pages à l’interprétation : tous les artistes réunis, on l’a dit, sont de très fortes personnalités, ils ont des présences, sensibles, sensuelles, ils possèdent une intelligence profonde de leur art. La majestueuse et aristocratique Marie-Sophie Ferdane, dont Rambert n’oublie pas qu’elle est également musicienne. Elle est aussi jeune que les enfants de l’ogre constructeur, Jacques Weber, mais elle est l’épouse. Admirée, jalousée, haïe parfois. Les protagonistes vont par couple, à l’exception de l’ombrageux Stanislas (Nordey), dont le secret n’est dévoilé qu’à la toute fin. Il est seul, hanté par la mort et par le mal être.

La mort est au rendez-vous à la fin qui balaie chacun : les querelles conjugales, les cris de fées, les soupirs de saintes, tout cela n’a plus de sens. On suit, admiratif, les parcours : Laurent Poitrenaux, aigu et ténébreux, Denis Podalydès, vulnérable, désemparé, Arthur Nauzyciel, faisant front, sensible. Emmanuelle Béart, toute fine et paumée -on parle des personnages. Audrey Bonnet, l’éternelle combattante.

C’est une harmonie de timbres : Jacques Weber, sa voix feutrée, si douce, Stanislas Nordey, sa force lyrique, tous ont de très belles voix et l’on se laisse séduire.

Thierry Thieû Niang, le chorégraphe subtil, a veillé aux rondes, aux déplacements. Cela ajoute à l’harmonie générale.

Mais disons-le Architecture gagnerait en puissance si l’écrivain-metteur en scène consentait à réduire la voilure. On ne lui demande pas la concision, il n’en veut pas. Mais il y a beaucoup de développements inutiles. Le surgissement du cheval par exemple. Un animal sublime pour une scène laborieuse…Des bouffées de dialogues complaisants, la scène d’amour dans le noir de Jacques et Marie…C’est naïf…On pourrait en citer d’autres : et ce n’est pas qu’il veuille donner des mots à tous les comédiens. Ils les ont, les mots.

En se mettant sur les rangs des plus grands auteurs du XXème siècle, Pascal Rambert apparaît avec toutes ses faiblesses : une facilité, une habileté, un goût du flux, du flot. Mais écrire, c’est raboter. Surtout si l’on veut éveiller les consciences…

Cour d’Honneur du palais des Papes, jusqu’au 13 juillet. Relâche le 7 juillet. Durée : 2h30, entracte, 1h00.

Visuels © Christophe Raynaud de Lage

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