Avignon : Kirill Serebrennikov ode à un ami disparu

En un spectacle envoûtant, « Outside », le metteur en scène empêché par le pouvoir russe, célèbre le poète et photographe chinois Ren Hang.

C’est l’histoire d’une amitié, d’une fraternité, d’une complicité intime qui s’accomplit malgré la mort. C’est une tentative de comprendre un être jeune, qui s’exprimait par la photographie et les poèmes, et qui, un jour, choisit de se défenestrer.

C’est donc une histoire tragique et désespérante, un spectacle construit sur le vide d’un deuil. Une histoire qui donne le vertige.

On connaît très bien et on aime beaucoup, à Avignon, le cinéaste et metteur en scène russe Kirill Serebrennikov. Il aura cinquante ans le 7 septembre prochain. Il était à la Fabrica il y a trois ans, en juillet 2016 et il y présentait sa version puissante des Âmes mortes, d’après Gogol. On avait vu, également, dans le cadre du Festival « in », sa mise en scène des Idiots.

Quant à ses films, Le Disciple, notamment, d’une force et d’une liberté radicales, ils nous interrogent. Kirill Serebrennikov secoue, ne flatte jamais le spectateur. Ce film-là date de 2016. Plus récemment est sorti Leto, présenté à Cannes.

Pris dans un complot kafkaïen, cet artiste courageux, est, on le sait, interdit de sortie de son pays. Il n’était pas sur la Croisette. Il n’est pas à Avignon. Lorsque les comédiens et équipes du spectacle Outside paraissent, aux saluts, ayant tous revêtus un tee-shirt blanc avec le visage de l’artiste et ces mots « Free Kirill », l’émotion déjà soulevée par la représentation redouble et la salle se lève pour une ovation debout très soutenue.

Kirill Serebrennikov connaissait certaines photographies du jeune Ren Hang. En France, il a fait l’objet d’une exposition à la MEP (Maison européenne de la photographie) au printemps dernier. Espace de la mère, paysages, visages, éros, tout un monde se déployait là. Un livre lui avait été consacré par les éditions Taschen auparavant..

C’est par ce livre qui contient aussi des textes de Ren Hang, né le 30 mars 1987, que Serebrennikov avait eu envie de le rencontrer. Une comédienne chinoise qui travaille au Gogol Center, le théâtre du metteur en scène, à Moscou, Yang Ge, avait réussi à joindre le jeune homme.

Ils devaient se parler, mais, deux jours auparavant, Ren Hang, avant même l’anniversaire de ses trente ans, le 24 février 2017, s’est défenestré. Il en parlait : « Si la vie est un abîme sans fond, lorsque je sauterai, la chute sans fin sera aussi une manière de voler ».

Cet impossible rendez-vous Kirill Serebrennikov le fonde par le théâtre. C’est pour lui, plus que jamais, le lieu où « l’impossible devient possible » . Il a composé un spectacle tout en images inspirées de celles de Ren Hang, de son univers. Les deux hommes dialoguent par le truchement de deux comédiens. Ici, on parle russe, on parle chinois. Les surtitrages sont en français et en anglais, avec une langue plus policée côté France…

Lorsque le public pénètre dans la salle de L’Autre scène du grand Avignon, à Vedène, accrochés à des nacelles, tout de noir vêtus, des artistes collent, avec maestria, des panneaux qui reconstituent une photo en format monumental : jeune homme allongé tout en haut d’un immeuble, au-dessus d’une ville moderne hérissée de buildings, sur fond de ciel clair.

Vertige. Ce vertige est le fil secret de la représentation. Vertige de la pensée, des corps, vertiges des reconstitutions de scènes érotiques, mais toujours irisées d’humour, d’espièglerie, même.  Vertiges du désir de liberté. Vertiges des interrogations sur le destin.

Comme le faisait Ren Hang, Kirill Serebrennikov pratique la citation et parvient, même au cœur de ce « tombeau » pour un ami à qui il n’aura pas sauvé la vie, à faire rire avec notamment l’épatant personnage du danseur ou les allusions insolentes et joyeuses au destin de Rudolf Noureev…La musique, comme dans tout son travail, tient une place important et jamais illustrative.

Les interprètes, parmi lesquels, justement, Yang Ge, sont précis, engagés, très émouvants. Mais jamais ils ne basculent dans le pathos. Il y a là une force radicale qui, sans discours, nous invite à la lucidité, à l’attention au reste du monde, à la lutte par la pensée et l’art. Une très grande leçon pour chacun.

L’Autre scène du grand Avignon, à Vedène. A 15h00 jusqu’au 23 juillet. Durée : 1h50. En langue russe et en langue chinoise surtitrée.

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