Yves Ravey, pédagogie de la cruauté

Publié comme un roman « Le Cours classique » est adapté par Joël Jouanneau et Sandrine Lanno qui dirige Philippe Duclos et Grégroire Oestermann. Plongée éprouvante dans le monde de l’enseignement.

Auteur de romans publiés aux éditions de Minuit, dramaturge dont les pièces ont été mises en scène par Joël Jouanneau, Michel Dubois, Jean-Michel Ribes, notamment, Yves Ravey est un écrivain original et très intéressant.

Le Cours classique que nous découvrons au Rond-Point n’est pas une pièce de théâtre, mais est présenté comme un roman. Joël Jouanneau et Sandrine Lanno l’ont adapté et cette dernière signe la mise en scène, dirigeant deux comédiens ultra-sensibles, Philippe Duclos et Grégoire Oestermann.

L’espace, ouvert, libre, qui laisse deviner le grand rectangle bleu d’une piscine, des carrelages colorés, et qui installe à jardin un bureau de professeur, face à la salle et au public, pris à témoin. Une scénographie de Camille Rosa, des lumières de Dominique Bruguière.

Pris à témoin comme si l’on s’adressait à une classe. Comme si l’on était devant des professeurs en conseil d’urgence. Les spectateurs dans un monde qu’ils ont, à un moment de leur vie, traversé, celui de l’école.

Yves Ravey est professeur d’arts plastiques et de lettres. Il connaît donc très bien les institutions d’enseignement.

On ne sait pas s’il connaît l’établissement dans lequel nous plongeons, le Collège Trinité, mais on est frappé par ce qui sonne juste, ici, malgré la violence de la crise…

Plonger. Il en est question. Un professeur d’anglais au patronyme un peu étrange, Monsieur Pipota, a accompagné les élèves à la piscine. Il s’est mis en maillot de bains et a coiffé un bonnet, accessoire obligatoire. Il est rouge, ce bonnet, mais la couleur importe peu, ici.

Evidemment les élèves jugent ridicule l’enseignant et, par jeu, certainement, lui font boire une copieuse tasse en s’asseyant, littéralement, sur la tête du prof qui traverse le bassin d’une brasse précautionneuse.

Ils manquent le noyer.

L’ont-ils fait exprès ? Sont-ils des criminels en puissance ? Ou simplement des adolescents braques ?

L’heure est grave pour le supérieur des études, Jean-François Saint-Exupéry. Il s’empare de cette « affaire » et développe tout son goût de l’autorité et ce jusqu’à la perversion la plus venimeuse…

On ne voit que deux personnages. D’une part ce directeur qui a le droit d’exercer une autorité administrative et morale sur ses confrères et les élèves. Il surgit quand il le veut dans la classe de Conrad Bligh, professeur de lettres. Philippe Duclos donne au premier une ambiguïté fuyante, quelque chose de déstructuré physiquement –tout long, tout mou, tout flottant- et une voix de serpent qui siffle et hypnotise comme il terrorise chacun.

Un délirant, en fait. Un grand malade.

Le professeur à serviette de cuir et livres à partager, c’est Grégoire Oestermann. Lui aussi est extraordinaire et a travaillé aussi bien ses postures, ses regards que sa voix. On voit croître en lui, à toutes petites touches, une voussure qui s’accentue, une voix qui faiblit, l’incompréhension, la peur devant la folie de son collègue –il la comprend, lui- et on devine le désespoir qui le gagne. L’abandon, le renoncement.

Monsieur Pipota n’est pas mort, bien que très choqué. Mais Bligh, lui, va de plus en plus mal.

Pas de leçon, si l’on ose dire. Pas de discours. Des répliques qui semblent anodines mais sont chargées de venin par Saint-Exupéry.

L’adaptation est très bonne et conserve le sel même de l’écriture d’Yves Ravey. La direction d’acteurs est excellente –ils sont tous deux des virtuoses. Mais on pourrait hausser très légèrement le ton –au fond du théâtre, les spectateurs doivent tendre l’oreille et ce n’est pas bien. On pourrait sans doute également gagner quelques minutes. Précipiter subtilement certains mouvements.

Mais, tel quel, ce Cours classique est le plus intéressant des spectacles que nous ayons vu depuis deux semaines de « rentrée ». Il y a un propos, une forme, une écriture. Deux grands comédiens qui bouleversent. Mais attention, parfois, on rit ! C’est la férocité qui fait rire ou la cruauté. Mais on rit ! Rien de sinistre. Mais une tragédie taillée dans un présent que l’on connaît.

Théâtre du Rond-Point, salle Jean-Tardieu, à 21h00 du mardi au samedi, dimanche à 15h30, relâche exceptionnelle mardi 10. Durée : 1h40. Jusqu’au 29 septembre. Tél : 01 44 95 98 21.

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